Yashyizweho kuri 12 January, 2017 | 14:05

Rwanda : Vérité et pardon ou la magie du verbe aux blessures du génocide

La magie du verbe qui tue mais aussi qui crée, selon le contenu. Il y a 22 ans, les mots tuaient des milliers. Vingt-deux ans après, les mots ressuscitent, non pas les morts de 1994, mais les mort-vivants que sont les victimes ignorant tout de la mort des leurs mais aussi les bourreaux dépourvus d’humanité. Le verbe de la vérité qui crée !

« Pour le petit de l’homme, jouer avec un agneau, un chevreau ou un chaton, d’accord ; mais avec le petit d’un serpent, on n’en a jamais vu !». Le serpent, c’était les tutsis. Emmanuel Musafiri se souvient de cet enseignement lui dispensé dès le bas âge, non seulement par ses parents mais aussi l’autorité administrative. Et dans son secteur Nyamyumba de la commune Rubavu (nord-ouest) où il est né, et a grandi, se sont ces élans néfastes et cette haine viscérale anti-tutsie qui guideront ses relations futures et ses pas dans la chasse et le massacre des tutsis en 1994.

Cela lui a pris 22 ans pour sentir le poids du mal sur la conscience et demander publiquement pardon à Anastasie Uwababyeyi pour la mort de son frère, tué et jeté dans les latrines. De cet aveu venu du fond de lui-même, Musafiri se dit « soulagé d’un lourd fardeau » et Anastasie a pu « rendre les honneurs dignes à son frère » et « achever son deuil, vieux de 22 ans ». « Comment ne pas lui pardonner si par Dieu seul je suis la seule miraculée d’une famille de plus de vingt personnes, et que ce même Dieu lui a insufflé une parole qui m’a permis d’inhumer mon frère ? », interroge-t-elle en guise de réponse.

Lors du programme de repentir et demande de pardon initié par Prison Fellowship Rwanda, une ONG locale qui recrée l’harmonie entre eux et leurs victimes, Boniface Bazirushaka, 57 ans et originaire de Nyabihu, ses aveux et le pardon lui accordé, sont la fin d’un cauchemar mais aussi d’un qui pro quo au sein de sa famille. Tout au long de son procès, il a plaidé non coupable et écopé de la peine de prison à vie. Même à sa famille, il a tout le temps caché avoir tué la famille Nahayo. « Ma nuit était toujours faite de cauchemars : un univers de sang, de cadavres et de cris de douleur », confesse-t-il aujourd’hui devant les rescapés des familles victimes. Ce n’est qu’après ses aveux, affirme-t-il, que sa propre famille s’est senti libre de lui rendre finalement visite en prison après vingt ans d’abstention et d’incompréhension.

S’unir malgré les blessures

Dans le secteur Rubavu, dudit district, le village « cosmopolite » de Kanembwe fait cohabiter indistinctement rescapés du génocide, anciens génocidaires et/ou membres de leurs familles, et des hutus et des tutsis, et d’anciens refugiés de 1959. Un cocktail de sentiments ou de ressentiments dont on devrait, surtout dans la foulée du génocide, attendre tout sauf la cohésion. Pourtant DUKUNDANE (Aimons-nous), une association de 14 femmes licières regroupe trois rescapées du génocide, 11 femmes hutues dont la nièce du bourreau des trois premières. Assises devant la maison de l’une d’elles, elles font de la broderie de draps de lit vendus à 30.000 francs la pièce. Parmi elles, Djamila Mukantwari et sa belle-sœur Sakina Nyirakamana.

Le génocide et tous ses sévices, elles les ont vécus dans la ville de Gisenyi. Elles y sont toujours, au milieu de leur univers de supplice et de tortionnaires. Au lendemain, cette première, originaire de Karongi, n’a pu inhumer en dignité que deux de la trentaine de membres de sa famille. Tellement tout le monde restait muet à ce sujet. « Cela me faisait de la peine quand les autres allaient inhumer les leurs […] Le fossé s’élargissait entre moi et tout « hutu » que je considérais comme un milicien interahamwe ». Pourtant, quand Dada, la nièce d’un de leurs tortionnaires l’a approchée, ce fut presque magique […] elle a senti l’obligation morale de pardonner. « Maintenant, je suis bien avec elles, nous avons enterré la hache de la guerre car nous poursuivons un même objectif. Je ne sens plus dans mon dos l’œil réprobateur », confie Dada.

« Mieux vaut tard que jamais »

De plus de 2000 pensionnaires détenus pour génocide dans la prison de Rubavu, 400 ont à ce jour adhéré au programme de repentir et demande de pardon initié par Prison Fellowship Rwanda.

Le récit de leurs actes de contrition devant leurs victimes en cette fin d’année 2016, soit après 22 ans après la commission des crimes et de détention, pour la plupart, « constitue un premier pas parmi tant d’autres […] les rescapés ont en effet besoin d’inhumer les leurs », conseille Bosco Kabanda, Commissaire adjoint des prisons chargé du service correctionnel, des affaires sociales et humanitaires. « Certains d’entre vous ont menti à leurs familles que leur détention est imputable à la haine que leur vouent les tutsis. Dites-leur la vérité, car elle seule confère la paix intérieure », souligne-t-il, en invitant les repentants de bonne foi à servir de « maitres à penser » à leurs codétenus, car conclut t-il « mieux vaut tard que jamais ».

Parmi ces repentants, cinq d’entre eux le font, hélas, après avoir écopé de la prison à vie. Gaëtan Ndererimana, se réjouit non seulement de ce que la verite lui a donné la paix intérieure mais aussi qu’elle a amoindri sa peine. Sa « réhabilitation sociale est à point », se réjouit celui qui a traversé et endeuillé presque tout le pays.
« Je suis né, j’ai grandi et j’ai vieilli dans le génocide », regrette cet un ancien planton rémunéré au grade de « directeur » à cause de sa ferveur au génocide, mais aussi digne fils d’un instituteur idéologue du génocide. « Je n’avais jamais compris qu’un tutsi avait quelque chose d’humanité » confesse celui qui, au retour de sa fugue, fut décontenancé par un accueil humain, convaincu qu’il était de ne pas survivre une seule nuit. C’est ici que commencent le remords et la demande de pardon. Mais aussi, « le début de la fin d’un cauchemar »

E. Sehene Ruvugiro


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