Yashyizweho kuri 5 July, 2016 | 13:08

Les débats communautaires délient la langue du paysan

Prise en étau autant entre la tradition et la modernité qu’entre la chaîne de montagnes Muhanga, Mushubati, Kanyarira et Saruheshyi, à l’est, et la rivière Nyabarongo et la crête Congo-Nil, à l’ouest, la localité de Nyarusange n’est certes ni un îlot de problèmes ni de solutions mais bien un carrefour de spécificités et de ressemblance à tous ces villages du Rwanda mus par la fièvre du changement. Et où, en présence de ses dirigeants, le paysan ose les juger, eux et leurs services!

Ici, regrets et fiertés se chevauchent sur le dos d’un passé que certains regrettent mais que d’autres accusent. Ainsi, entre autres, non seulement une fille sur trois, au mépris des anciens, de la tradition et de la culture, est fille-mère aussi bien que sa propre fille, mais aussi le citoyen se libère des carcans et défie publiquement l’autorité sur des questions de gouvernance. Et les débats communautaires animés par PAX PRESS en sont un forum propice et idéal.

Pour la vieille Agnès Nyirahabineza, 65 ans, une fille qui n’est pas fille-mère à Nyarusange est plus difficile à trouver qu’une aiguille dans une botte de foin. « C’est du jamais vu », « le monde s’est effondré », c’est un fléau imputable à l’Etat du moment que les droits excessifs de l’enfant empiètent sur l’autorité parentale. Ainsi, dit-elle, quand un parent veut punir sévèrement sa fille, celle-ci menace d’alerter la police pour ses droits violés. « Trop de valeur que l’Etat donne à nos filles les incitent à nous manquer de respect et mettre au monde sans honte », s’indigne la vieille femme, sous une pluie d’applaudissements.

En écho à ce cri d’indignation, des voies s’élèvent en chœur pour dénoncer de mauvais services, le manque de transparence, le fait de ne pas consulter la population pour des décisions qui influent sur leur quotidien. « Je n’ai ni vache ni chèvre…pourtant, le président Kagame nous a destiné des vaches (…) Mais je crois que les autorités de base les donnent seulement aux membres de leur famille », déclare une cinquantenaire qui dénonce le manque de transparence dans la politique d’octroi de vaches aux indigents. Pour cette vieille femme, c’est par clientélisme qu’il n’y a pas trace de celles-ci chez les vrais bénéficiaires qui continuent à se complaire dans la pauvreté. « Et je ne suis pas la seule ! », s’exclame-t-elle, très irritée.

Spectateurs et victimes

Dans cette expérience de débat communautaire initiée par PAX PRESS les citoyens montrent qu’ils ont la soif d’être consultés dans les décisions politiques qui concernent leur quotidien. A Kisaro au nord, la population boude les cultures « imposées » et réclame avec succès celle du sorgho, fort prisé. A Ngororero, à l’ouest, une maladie dite « Kabore », qui dessèche les feuilles et fait pourrir les tubercules, décime la culture de manioc imposée et cela a paupérisé une population aux abois. Dans le cadre d’une politique de consolidation des terres, une carte agricole dressée au niveau national inclut le manioc dans toute la région sud du pays, dont le secteur de Nyarusange.

Et ici, comme partout ailleurs, la maladie « kabore », liée selon plusieurs paysans au type de plant de manioc importé et imposé, devient une calamité. « Je viens de passer le cap de deux ans sans manger de pâte de manioc, un aliment du quotidien de chaque famille ici (…)chez moi, naguère grenier de cette culture, il n’y en a plus de trace », regrette Annonciata Mukarugina, sur un ton qui semble dénoncer en même temps la maladie, ce type de manioc « imposé » mais aussi l’absence d’un plant mieux adapté, comme celui qu’ils cultivaient dans le temps.

Les récriminations de la population de Nyarusange vont aussi à l’indemnisation pour des biens détruits par la construction d’un barrage hydroélectrique sur la rivière Nyabarongo, il y a huit ans. Depuis, pour des raisons diverses, certains paysans courent en vain derrière leur droit, au moment où leurs compères ont été réhabilités, il y a longtemps. « Plusieurs de mes biens ont été détruits, (…) j’ai été surpris d’entendre que ma fiche d’expropriation restait introuvable », se lamente Pontien Habyarimana, pour qui la réponse « vous devez attendre » des autorités de base est déplaisante et inacceptable.

Même quand les préjudiciés se sont constitués en une délégation auprès du ministère qui a en charge les travaux publics, cela n’a rien donné. « Nous ne savons que faire…au ministère, on nous renvoie au niveau du secteur, et là, au niveau de la cellule. Pour certains, des fiches sont perdues, pour d’autres, il faut voir l’autorité du secteur. Un cercle vicieux qui nous essouffle!», raconte le vieux paysan.

Récalcitrants

Pour certains services, la population préfère le rejet total. Comme pour Nyarusange SACCO, la coopérative d’épargne et de crédit, dont elle boude les cent millions de francs rwandais réservés au microcrédit. Dès le début, les critères ne sont pas précis et le simple citoyen n’est pas éligible, et maintenant personne n’ose plus en faire la demande ! « Nous sommes découragés…et je viens à l’ instant de retirer ma demande de crédit », indique le vieux Melchior Nkezabera qui s’insurge contre un régime d’intérêt non flexible. « Une truie ne peut mettre bas le jour même où tu l’as achetée », dit-il, humoriste, pour narguer le fait que les intérêts se comptent au jour même de l’octroi du crédit. Ainsi apostrophée, l’autorité du secteur reconnait la caducité de la politique du crédit et promet de plaider pour sa révision.

Pour un non averti, le citoyen ne réclame que ce qui touche directement à ses biens : sorgho, manioc, expropriation…Pourtant, même au delà du fléau des filles-mères, à Nyarusange, qui entache la culture au nom de la modernité, le citoyen ordinaire en arrive à viser plus haut : à la démocratie !

Ainsi à 2014 dans le secteur Ntongwe, district Ruhango au sud, certains des élus sont limogés et remplacés par nomination à l’insu de la population. Cette dernière se demande si la bonne gouvernance est l’émanation d’une seule et même famille. Et à la face des autorités qui ne savent que répondre de leurs manquements, un quadragénaire lance, comme un coup de fouet, « Qu’est-ce que c’est ? C’est ça la démocratie que vous chantez ? C’est ça la bonne gouvernance ? »
Sehene Ruvugiro


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