Yashyizweho kuri 25 August, 2017 | 16:22

Rwanda : Les femmes seules portent le fardeau socio-psychologique de l’infertilité conjugale

Un couple qui n’a pas d’enfants est objet de moquerie au Rwanda. La femme considérée a priori comme stérile endosse tout ce complexe et malédiction de la dislocation de la progéniture. Les coûts d’examens sont élevés, et les tradi-praticiens, les pasteurs, les voisins se positionnent en vrais guérisseurs et conseillers pour amener la femme à concevoir ou à détecter les causes.

Mi-août 2017, V.M est mariée. Pendant le mariage traditionnel les cris de joie retentent ici et là du côté de la belle famille comme du côté de sa famille. Des murmures se font entendre: « Les filles d’aujourd’hui sont impatientes. La voilà mariée enceinte. Il fallait qu’elle patiente », chuchotent les femmes assises dans un groupe. Sa tante paternelle à côté, leur parle en colère et tout bas : « Je ne suis pas du même avis. Aujourd’hui trouver un mari est de l’ordre d’une chance sur dix. Plus encore arrivée à la maison et qu’on n’a pas d’enfants, cela devient une honte et une malédiction non seulement pour elle mais aussi pour sa famille» convint-elle et d’ajouter : « Va-t-en notre fille et mille chance à ton nouveau foyer

Le mariage, cet acte qui unit le garçon et la fille unit aussi les deux familles. Elles vont participer à la perpétuation de la vie. Mais, cette union, selon Gratien Ndizeye, consultant sociologue, n’a de force socio-familiale que si elle est porteuse de fruit : Procréation. Autrement, les familles deviennent ennemies surtout la belle famille accusant l’autre d’avoir envoyé chez elle une personne qui coupe court avec la progéniture.

Se marier est une chose, procréer en est une autre

« Quand je fais un tour en arrière de notre mariage, je ne peux pas m’imaginer que c’était moi à laquelle toutes les louanges étaient destinées il ya 4 ans » dit tête inversée dans ses jambes N.C de Kamonyi au sud du Rwanda. Mariée en 2013, elle n’a pas directement conçu et pour elle cela était normal. Au fur et à mesure des années la situation tournait mal : « Tantôt les voisins venaient me demander pourquoi et je leur disais que l’heure n’était pas encore venue. Mon mari aussi n’y tenait pas beaucoup. Mais au début de la troisième année, chaque fois qu’il rentrait, il me posait beaucoup de questions sur mes antécédents, si je n’ai jamais avorté, consommé de pilules… » N.C prend alors le chemin de l’hôpital où on fait toute sorte d’examen. On découvre que ce sont ses trompes qui sont bouchées. On m’a opéré, je prends des médicaments dans l’espoir de me voir un jour enceinte. »
Situation similaire, Jacqueline du secteur Mutenderi, district Ngoma à l’Est du Rwanda a eu le même problème et est devenue une blague du quartier « Souvent je vois mes belles sœurs qui passent ici, venant du marché et me disent : Est - ce que toi tu es venue remplir les toilettes de la maison de notre frère ? »
Face à ces injures, elle est la merci de tout le monde : « Les voisins, même les petits enfants me pointent leurs pouces : Voilà la stérile, la femme qui ne passe sa vie qu’à manger sans même donner un bébé ». Cette femme pointe du doigt certains médecins sans déontologie, dont le premier qui l’a examiné, premier à diffuser l’information au quartier.

« J’ai failli me suicider mais cela n’allait rien résoudre. En plus, je n’accuse personne, surtout que moi aussi je sais que je ne mets pas au monde. Mon mari lui, il me traite du n’importe quoi. Souvent quand je luis demande de l’argent, il me dit occupe-toi de ton ventre moi aussi je m’occuperai du mien. Nous n’avons pas d’enfants qui va en souffrir. » Ces persécutions, ces femmes les endurent au quotidien. Selon Badacoka Richard agent de Rwanda Women’s Network(une Ong locale qui plaide pour la cause des femmes) dans la province du nord : « Parmi les ‘plaintes’ que nous recevons figurent ces persécutions quotidiennes, humiliations comme quoi elles ne mettent pas au monde. Et nous disons à ces maris que cela est une violence basée sur le genre punit par la loi rwandaise ».

Pour elle, sa vie est une humiliation totale, accueillie sans choix. « Imaginez que même dans les imigoroba y’ababyeyi (réunions de la soirée où les habitants du village se mettent ensemble et discutent des problèmes relatifs à leur quartier et cherchent des solutions), quand un cas d’un enfant est soulevé, je n’ai pas de parole, on me prend pour une ignorante dans la matière », renchérit-elle, larmes aux yeux.
Des fois, l’entourage cherche des causes de la stérilité : Fréquents avortements, poisons, mauvais esprits familiaux… Face à cet imbroglio du manque de l’enfant, tous les moyens sont possibles. Dans deux ans passés les services de maternité dans différents hôpitaux du Rwanda ont fait état des problèmes de vol de nouveaux nés après la naissance. Celles qui ont été prises en flagrant délit de ces vols, après mille négations, finissaient par affirmer « Qu’après plusieurs années sans concevoir, elles avaient menti à leur mari qu’elles étaient enceintes ». Il fallait à tout prix leur trouver les bébés.

Des couples avec des moyens suffisants vont dans les hôpitaux surtout privés. Mais les coûts sont énormes et ce n’est pas n’importe quelle famille qui puisse s’y aventurer. « Nous venons de dépenser plus de 5 millions de Frw (6500$) pour avoir cet enfant et grâce à une procréation médicalement assistée », souligne cet homme du secteur Runda, district Kamonyi au sud du Rwanda, sans vouloir entrer dans les détails, excepté dire combien il a été soulagé de voir sa femme mettre au monde après 4 ans de cohabitation : « Vous passez devant tout le monde et quand il vous regarde vous croyez qu’il ne pense qu’à la stérilité du couple. Parfois vous avez la jalousie de voir des couples qui ont des enfants. Ma femme s’était résolue de sortir le soir, pour ne pas être le ridicule des voisins », avance-t-il ajoutant que ‘s’il ya une peine difficile à gérer et intérioriser dans le couple, c’est bien ne pas avoir un enfant’.
Si rares sont les couples qui contactent la médecine moderne, un couple qui tarde à avoir des enfants est souvent la merci des charlatans tradi-praticiens. Ceux-ci qui affichent des maladies dont ils sont capables de guérir, ne manquent pas marquer la stérilité. « Un couple sans enfant n’a pas de choix, il tente tous les moyens souvent à n’importe quel coût », souligne le sociologue Gratien Ndizeye. Les tradi-praticiens non seulement leur font consommer autant de médicaments sans standard avéré, mais aussi certains se mettent à des aberrations comme coucher avec ces femmes sous prétexte de leur procurer les médicaments. Ainsi une femme peut passer de un à plusieurs pour tenter les chances en vain, avec autant de risques d’y attraper les MSTs.

En cas d’échec, c’est le recours au divin. Début Juillet cette femme de Rusizi à l’extrémité du Rwanda vers la RDC est venue dans une consultation au Centre Hospitalier Universitaire de Kigali (CHUK). Elle passe dans une Eglise de réveil de Kigali quand le pasteur après « avoir chassé les mauvais esprits » qui l’empêchaient de mettre au monde lui dit « l’année prochaine tu auras un enfant. Laisse tes rendez-vous de l’Hôpital ». La femme est rentrée fière que « le ciel a répondu et que rien ne peut arrêter les projets divins.»
Comme cette femme, nombre de femmes et d’hommes passent d’églises en églises à la recherche de pasteurs charismatiques qui puissent intercéder pour elles auprès de Dieu ou chasser des poisons et mauvais esprits causes de la stérilité.

Même si les statistiques locales ne sont pas disponibles, une considération continentale permet de situer le Rwanda. Selon une Étude du GIERAF, Groupe Interafricain d’études de Recherche Application Fertilité établi en 2009 à Lomé qui lutte pour la prévention et le traitement de l’infertilité sur le continent, entre 15 % et 30 % des couples seraient touchés. Et c’est en Afrique que les traitements sont les plus rares.

Démystifier la stérilité

Si du côté de l’homme, de la femme, de la famille, la stérilité est une honte, un sacrilège, une malédiction qui s’abat sur la famille nucléaire et élargie ; ceci est surtout liées aux considérations culturelles. Si la femme est la première à souffrir c’est qu’aussi la société semble ignorer que les hommes peuvent aussi être stériles. Selon Dr Théobald Hategekimana, Directeur du Centre Hospitalier Universitaire de Kigali cité par un site d’information rwandais www.igihe.com « dans un couple il ya partage des responsabilités dans les problèmes d’infertilité. Les causes de l’infertilité peuvent provenir de chez la femme tout comme chez l’homme et elles varient. » D’après ce Directeur après deux ans de mariage sans enfant, le couple devrait procéder aux examens chez les médecins. Une étude menée en 2011 par le GIERAF a mis en évidence le partage des responsabilités dans les problèmes d’infertilité : femmes et hommes sont en cause dans 40 % des cas chacun, et dans les 20 % de cas restants, les deux personnes du couple ont des difficultés à concevoir.

Mais, avant même les examens médicaux, la réalité est que la faute repose sur les épaules de la femme. Cette expérience Niwemungeri du district Ruhango l’a vécue. Après 7 ans sans enfant elle était sûre d’après les examens des médecins qu’elle était saine. Mais convaincre son mari était devenu impossible, il lui rétorquait des injures, les violences verbales et physiques. « Un jour il se leva et me dit de l’accompagner à l’hôpital (…) il a été soigné et nous avons maintenant un enfant. Je suis redevenue une personne humaine à ses yeux, aux yeux de la belle famille et de l’entourage. Chez nous actuellement c’est du chéri, chouchou », dit-elle pour signifier que la relation est redevenue neuve. Démystifier la stérilité revient aussi à une sensibilisation de la communauté sur ses causes, ses effets, un peu comme cela se fait sur le VIH Sida, Hépatite(s),…
« Il est vrai que le but principal du mariage est la procréation. Mais si cela ne tient pas, la stérilité ne figure pas parmi les causes du divorce au Rwanda. Donc les couples, devraient en se mariant, être préparés que tout est possible et qu’il faut savoir gérer ce cas s’il se présente », tempête Agnès Uwamahoro, Psychologue. En plus, renchérit-elle, pour éviter que ces cas ne soient traités par les charlatans tradi-praticiens au risque d’endommager le corps de ces femmes, le gouvernement devrait investir dans la spécialisation de nombreux gynécologues pour qu’ils soient au moins accessibles dans les milieux ruraux et soutenir les coûts élevés des examens pour les familles pauvres, notamment en permettant leur couverture par l’assurance maladie (mutuelle de santé). En plus, rencherit-elle, le gouvernement gagnerait à investir dans la prévention des causes en renforçant l’importance de l’éducation sexuelle. Sur le long terme un partenariat avec ces cliniques privées pourraient faciliter l’accès aux centres de fertilité . Les organisations de la société civile elles aussi devraient initier des campagnes de sensibilisation pour démystifier l’infertilité et faire connaitre que les violences y relatives sont punies par la loi.

Dans une société à considération patriarcale, une éducation que l’enfant est le fruit du couple et non de la seule personne (femme) est aussi nécessaire. « Quand la femme est stérile, certains des maris se donnent des autorisations de faire n’importe quoi. Ils se prostituent comme si la stérilité a effacé le pacte entre les mariés. Certains importent les concubines sous le toit conjugal, ce qui frustre la femme légale, et se sent humiliée. Ceci peut conduire aux infections des maladies sexuellement transmissibles, à la mauvaise gestion des biens de la famille…» fait remarquer Alphonsine Mukandahiro un pasteur dans une Eglise de réveil à Kigali. D’après son expérience et les témoignages qu’elle recueille des fidèles en pareille situation, quand c’est le mari qui est stérile la femme doit supporter aussi ce fardeau. « Elle doit garder ce secret, endosser la stérilité sur elle-même et surtout ne pas faire l’enfant ailleurs.»

Ainsi verra-t-on certains couples qui adoptent des enfants simplement pour camoufler que le mari est stérile. Pourtant, alors que certaines femmes dont cette situation est irréversible donnent la permission à leur mari de se créer un enfant à côté, aucun mari ne peut se permettre de donner la même chance à sa femme, puisqu’il se verrait alors dégradé dans son honneur et vu comme un vaurien dans la communauté.

De tout ce fardeau d’injures, de honte, d’agressions verbales, certaines femmes dépriment, vivent des troubles psychosomatiques, le déséquilibre psychique,… « Mais combien viennent-elles s’approcher des psychiatres ? Certaines n’en ont pas les moyens, d’autres sans courage le négligent surtout que l’essentiel est ratée en avance (l’enfant Ndlr) », pose Agnès qui rappelle qu’aujourd’hui plus qu’hier, une éducation à la stérilité devrait être une priorité, surtout que certains cas se guérissent facilement. Mais en cas de non guérison, ce n’est pas aussi la fin du monde, « ne pas avoir un enfant n’empêche pas à la femme ou à l’homme d’être une personne humaine, d’avoir les droits, les devoirs et la valeur dans la société».

Etienne Gatanazi}


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